Pensons le Global
La « menace iranienne »
http://www.medelu.org/spip.php?article744

Par Noam Chomsky

Professeur émérite de linguistique et de philosophie à l'Institut Technologique du Massachusetts, à Cambridge (Mass.) Etats-Unis.

Publié : le 2 mars 2011

La « terrible menace iranienne » est largement reconnue comme le problème de politique internationale le plus important pour le gouvernement de Barack Obama. Le général Petraeus a informé le Comité sénatorial des forces armées en mars 2010 que « le régime iranien est la principale menace étatique pour la stabilité » dans la sphère d'influence du US Central Command [1], le Moyen-Orient et l'Asie centrale, la principale région du monde intéressant les Etats-Unis. Le terme « stabilité » a ici son sens technique usuel : fermement sous contrôle étasunien. En juin 2010, le Congrès des Etats-Unis a renforcé les sanctions contre l'Iran, avec des peines encore plus sévères contre les entreprises étrangères [2].

Le gouvernement Obama augmente rapidement sa capacité d'attaque sur l'île africaine de Diego Garcia, revendiquée par le Royaume-Uni qui avait expulsé la population pour permettre aux Etats-Unis de construire une base militaire pour les attaques dans la zone d'action du Central Command. L'US Navy rapporte avoir envoyé un navire ravitailleur de sous-marins vers l'île, pour des sous-marins à propulsion nucléaire équipés de missiles guidés Tomahawk pouvant porter des têtes nucléaires. Chaque sous-marin a la force de frappe d'un groupe de combat aéronaval typique. Selon un rapport de cargaison de la US Navy obtenu par le Sunday Herald de Glasgow [3], l'équipement militaire expédié par Obama comprend 387 « bunker busters » [4], servant à détruire les structures souterraines renforcées. La projet de développement de ces bombes, les plus puissantes de l'arsenal après les bombes nucléaires, avait été initié sous l'administration Bush, mais languissait. A sa prise de pouvoir, Obama a immédiatement accéléré le projet, et ces bombes sont sur le point d'être déployées plusieurs années en avance sur les prévisions, visant spécifiquement l'Iran.

« Ils se préparent totalement pour la destruction de l'Iran », selon Dan Plesch, directeur du Centre d'études internationales et de diplomatie de l'université de Londres [5]. « Les bombardiers et missiles de longue portée étasuniens sont prêts pour détruire 10 000 cibles en Iran en quelques heures », dit-il. « La force de frappe des Etats-Unis a quadruplé depuis 2003 », accélérant sous Obama.

La presse arabe rapporte qu'une flotte américaine (avec un navire israélien) est passée par le canal de Suez en route pour le Golfe persique [6], où sa mission est de « mettre en œuvre les sanctions contre l'Iran et superviser les bateaux en provenance ou à destination de l'Iran. » Des médias britanniques et israéliens rapportent que l'Arabie Saoudite garantit à Israël un couloir de passage pour bombarder l'Iran (démenti par l'Arabie Saoudite) [7]. De retour d'Afghanistan pour assurer aux pays de l'OTAN que les Etats-Unis maintiendraient leur engagement après le remplacement du général McChrystal par son supérieur, le général Petraeus, le président du Comité des chefs d'États-majors interarmées [8] Michael Mullen s'est rendu en Israël pour rencontrer le chef d'état-major des forces armées israéliennes Gabi Ashkenazi (remplacé le 14 février 2011 par le général Benny Gantz), les hauts responsables militaires ainsi que les services de renseignement, poursuivant la coopération stratégique entre Israël et les Etats-Unis. La rencontre a porté sur « la préparation, par Israël et les Etats-Unis, à la possibilité d'un Iran nucléarisé », selon Haaretz, Mullen insistant sur le fait qu'il « cherche toujours à voir les problèmes sous la perspective israélienne. » Mullen et Ashkenazi ont maintenu un contact régulier par une ligne téléphonique sécurisée.

Les menaces grandissantes d'action militaire contre l'Iran sont bien sûr en violation de la Charte des Nations unies, et en violation spécifique de la résolution 1887 du Conseil de sécurité de septembre 2009, qui réaffirme l'appel à tous les États à résoudre pacifiquement les différends liés au nucléaire, en accord avec la Charte, qui bannit l'usage ou la menace de la force.

Certains analystes qui semblent être pris au sérieux décrivent la menace iranienne en termes apocalyptiques. Amitai Etzioni, par exemple, prévient que « les Etats-Unis devront affronter l'Iran ou abandonner le Proche-Orient », rien de moins. Si le programme nucléaire iranien se poursuit, affirme-t-il, la Turquie, l'Arabie Saoudite et d'autres États vont « se déplacer vers » la nouvelle « superpuissance » iranienne. Dans une rhétorique moins fiévreuse, une alliance régionale indépendante des États-Unis pourrait prendre forme. Dans le journal militaire américain Military Review, Etzioni exhorte à une attaque des États-Unis qui ciblerait non seulement les équipements nucléaires iraniens, mais aussi les équipements militaires non nucléaires, y compris l'infrastructure — c'est-à-dire la société civile. « Cette sorte d'action militaire est semblable aux sanctions : faire »mal« pour faire changer de comportement, mais par des moyens beaucoup plus puissants. »

Mettant de côté ces discours enflammés, qu'est-ce exactement que la « menace iranienne » ? Une réponse qui fait autorité est donnée par le rapport de l'Armée et des services de renseignement pour le Congrès des États-Unis d'avril 2010 [9].

Le régime clérical brutal iranien est assurément une menace pour son propre peuple, bien qu'il ne soit pas très haut placé dans la liste sur ce point en comparaison d'autres alliés des États-Unis de la région. Mais ce n'est pas ce qui préoccupe l'armée et le renseignement. Ils sont plutôt préoccupés par la menace que l'Iran représente pour la région et le monde.

Le rapport exprime clairement que la menace iranienne n'est pas d'ordre militaire. Les dépenses militaires de l'Iran sont « relativement basses comparées au reste de la région », et bien sûr minuscules comparées à celles des Etats-Unis. La doctrine militaire iranienne est strictement « défensive, conçue pour ralentir une invasion et forcer une solution diplomatique à des hostilités. » L'Iran a seulement « une capacité de projection de forces limitée hors de ses frontières ». Concernant l'option nucléaire, « le programme nucléaire de l'Iran, et sa volonté de laisser ouverte la possibilité de développer des armes nucléaires, sont un élément central de sa stratégie de dissuasion. »

Même si la menace iranienne n'est pas une agression militaire, cela ne veut pas dire qu'elle pourrait être tolérable pour Washington. La capacité de dissuasion iranienne est considérée comme un exercice illégitime de souveraineté, interférant avec les grands desseins de Washington. Spécifiquement, elle menace le contrôle des ressources énergétiques du Moyen-Orient par les Etats-Unis, une haute priorité depuis la seconde guerre mondiale. Comme l'a fait remarquer une personalité influente, exprimant ainsi un point de vue courant, le contrôle de ces ressources donne « un contrôle considérable sur le monde » (A.A. Berle).

Mais la menace de l'Iran va au-delà de la dissuasion. L'Iran cherche aussi a étendre son influence. Son « plan quinquennal actuel cherche a étendre les relations bilatérales, régionales et internationales, à renforcer les liens de l'Iran avec les Etats amis, et augmenter ses capacités de défense et de dissuasion. Dans la lignée de ce plan, l'Iran cherche à gagner en importance, en contrant l'influenceaméricaine et développant des liens avec les acteurs régionaux, tout en défendant la solidarité islamique. » En bref, l'Iran cherche à « déstabiliser » la région, dans le sens technique du terme utilisé par le général Petraeus. L'invasion et l'occupation militaire des pays voisins de l'Iran par les Etats-Unis est la « stabilisation ». Les efforts de l'Iran pour étendre son influence aux pays voisins est la « déstabilisation », donc clairement illégitime. Il faut remarquer qu'une utilisation aussi révélatrice des termes est banale. Ainsi, l'expert renommé en relations internationales James Chace, ancien éditeur du journal Foreign Affairs [10], utilisait également le terme « stabilité » dans son sens technique quand il expliquait que pour retrouver la « stabilité » au Chili, il était nécessaire de « déstabiliser » le pays (en renversant le gouvernement élu de Salvador Allende pour y installer la dictature de Pinochet).

Au-delà de ces crimes, l'Iran participe et soutient le terrorisme, poursuit le rapport. Les Gardiens de la révolution « sont derrière certaines des attaques terroristes les plus meurtrières des trois décennies », notamment des attaques contre des installations militaires américaines, et « beaucoup d'attaques insurgées contre les forces de sécurité irakiennes et de la Coalition en Irak depuis 2003. »De plus, l'Iran soutient le Hezbollah et le Hamas, forces politiques majeures au Liban et en Palestine — si les élections ont une quelconque importance. La coalition formée autour du Hezbollah a rassemblé le vote populaire lors des dernières élections libanaises, en 2009. Le Hamas a gagné les élections palestiniennes de 2006, forçant les États-Unis et Israël à mettre en place un blocus brutal de la bande de Gaza, pour punir les impétrants d'avoir mal voté lors d'élections libres... Il s'agissait pourtant des seules élections relativement libres du monde arabe... Il est normal, pour l'élite, de redouter la menace démocratique et d'agir pour la contenir, mais le cas est ici frappant, particulièrement si on le compare avec au puissant soutien américain aux dictatures de la région, mis en avant par Barack Obama et ses éloges notamment (avant l'insurrection populaire de la Place Tahrir en février 2011) à l'égard du brutal dictateur égyptien Hosni Moubarak (aujourd'hui renversé), alors qu'il se rendait au Caire pour faire son célèbre discours adressé au monde musulman.

Les actes terroristes du Hamas et du Hezbollah font pâle figure en comparaison du terrorisme israélo-américain dans la région, mais méritent tout de même notre attention. Le 25 mai, le Liban a fêté le jour de la Libération, commémorant le retrait des troupes israéliennes du sud du Liban après 22 ans d'occupation, suite à la résistance du Hezbollah — décrite par les autorités israéliennes commes une « agression iranienne » contre Israël dans le Liban sous occupation israëlienne (Ephraim Sneh)... Voilà un autre exemple de rhétorique impériale courante. Ainsi, le président John F. Kennedy condamnait « l'assaut de l'intérieur » au Sud Vietnam, « qui est orchestré depuis le Nord ». Cet « assaut criminel » de la résistance sud-vietnamienne contre les bombardiers, les armes chimiques, les programmes pour amener les paysans dans ce qui s'apparentait à des camps de concentration et d'autres mesures aussi insignifiantes prises par Kennedy furent dénoncées comme une « aggression interne » par l'ambassadeur des États-Unis aux Nations unies, le « héros » libéral Adlai Stevenson. Le soutien nord-vietnamien à leurs compatriotes du Sud occupé par les Etats-Unis était une aggression, une interférence intolérable contre la vertueuse mission de Washington. Les conseillers de Kennedy, Arthur Schlesinger et Theodore Sorenson, considérés comme des opposants à la guerre, faisaient l'éloge de l'intervention américaine visant à renverser l'« aggression » au Sud Vietnam — par la résistance locale, comme ils le savaient, au moins s'ils lisaient les rapports des services de renseignement. En 1955, le Comité des chefs d'états-majors interarmées des Etats-Unis avait défini plusieurs types d'« aggression », y compris « aggression autre qu'armée, c'est-à-dire, guerre politique, ou subversion. » Par exemple, un soulèvement intérieur contre un Etat policier imposé par les Etats-Unis, ou des élections démocratiques donnant un « mauvais » résultat... Une telle utilisation des termes est aussi courante dans les commentaires académiques ou politiques, et prennent tout leur sens si l'on part de l'hypothèse washingtonienne en vigueur que « le monde nous appartient ».

Le Hamas résiste à l'occupation militaire d'Israël et à ses actions violentes et illégales dans les territoires occupés. Il est accusé de refuser de reconnaître Israël (les partis politiques ne reconnaissent pas les États). En comparaison, les États-Unis et Israël non seulement ne reconnaissent pas l'État palestinien, mais ont toujours agit avec fermeté pour s'assurer que la Palestine ne pourra jamais exister sous une forme significative. Le parti au pouvoir en Israël, le Likoud, dans son programme de campagne de 1999, interdit l'existence de tout État palestinien — un pas supplémentaire vers le compromis, depuis la position officielle des États-Unis et Israël une décennie auparavant, assurant qu'il ne pouvait pas y avoir « un Etat palestinien supplémentaire » entre Israël et la Jordanie, ce dernier étant décrété « Etat palestinien », quoi qu'en pensent les ignorants habitant ou gouvernant ce pays.

Le Hamas est accusé de lancer des roquettes sur les agglomérations israéliennes, sans conteste des actes criminels, mais qui font pâle figure devant la violence d'Israël à Gaza, sans parler d'ailleurs. Sur ce point, il faut garder en mémoire que les États-Unis et Israël savent exactement comment mettre fin à la terreur qu'ils déplorent avec tant de passion. Israël reconnaît officiellement qu'il n'y avait pas de tirs de roquettes du Hamas tant qu'Israël respectait partiellement la trêve avec le Hamas de 2008 [11]. Israël a rejeté l'offre du Hamas de renouveler la trêve, préférant lancer l'« opération plomb durci » contre Gaza en décembre 2008, avec total soutien américain, une agression meurtrière exceptionnelle sans le moindre prétexte moral ou légal crédible.

Le modèle de démocratie dans le monde musulman, malgré certains problèmes sérieux, est la Turquie, qui a des élections relativement libres, et a été l'objet de critiques sévères de la part des Etats-Unis. Le cas le plus extrême a été lorsque le gouvernement a suivi l'avis de 95% de la population turque en refusant de participer à l'invasion de l'Irak, provoquant la condamnation sévère de Washington pour son incapacité à comprendre comment un gouvernement démocratique doit se comporter : selon notre idée de la démocratie, la voix du Maître détermine les choix politiques, pas l'opinion presque unanime de la population.

Le gouvernement Obama était également furieux lorsque la Turquie s'est jointe au Brésil pour trouver un accord avec l'Iran visant à restreindre sa capacité à enrichir de l'uranium. Obama avait loué l'initiative dans une lettre au président brésilien Lula da Silva (dont le mandat s'est achevé le 31 décembre 2010), supposant apparemment qu'elle allait échouer et donnerait ainsi une arme de propagande contre l'Iran. Lorsque l'initiative a abouti, les Etats-Unis étaient furieux, et l'ont rapidement sapée en lançant une résolution du Conseil de sécurité comportant de nouvelles sanctions contre l'Iran, des sanctions si dépourvues de sens que la Chine a joyeusement soutenu la résolution — reconnaissant que les sanctions pourraient seulement empêcher les intérêts occidentaux d'être en compétition avec Pékin pour les ressources iraniennes. Une nouvelle fois, Washington a agi sans détours pour s'assurer que nul ne pourrait gêner son contrôle sur la région.

Sans surprise, la Turquie (comme le Brésil) a voté contre la motion américaine de sanctions au Conseil de sécurité. L'autre pays de la région membre du Conseil de sécurité, le Liban, s'est abstenu. Ces actions ont causé davantage de consternation à Washington. Philip Gordon, responsable sous l'administration Obama des relations diplomatiques avec l'Europe, a prévenu la Turquie que les Etats-Unis ne comprenaient pas ses actions, et que la Turquie devait « démontrer son implication dans le partenariat avec l'Occident », rapporte Associated Press, « un rappel à l'ordre rare pour un allié crucial de l'OTAN » [12].

La classe politique comprend très bien. Steven A. Cook, un universitaire du Conseil des relations étrangères, a observé que la question centrale est : « comment garde-t-on les Turcs à leur place ? » — à suivre les ordres comme de bons démocrates. Un gros titre du New York Times captura le sentiment général : « L'accord iranien, point noir de l'héritage du leader brésilien ». En résumé, faites ce qu'on vous dit, sinon...

Rien n'indique que d'autres pays de la région soutiennent les sanctions américaines davantage que la Turquie. Par exemple, le Pakistan et l'Iran se sont rencontrés en Turquie pour signer un accord concernant un nouveau gazoduc [13]. Encore plus préoccupant pour les Etats-Unis, le gazoduc pourrait être étendu jusqu'en Inde. L'accord des Etats-Unis avec l'Inde soutenant son programme nucléaire — et indirectement, son programme d'armes nucléaires — avait pour but d'empêcher l'Inde d'être reliée à ce gazoduc, selon Moeed Yusuf, un conseiller sur l'Asie du Sud auprès de l'Institut des Etats-Unis pour la paix, exprimant un point de vue courant. L'Inde et le Pakistan sont deux des trois puissances nucléaires ayant refusé de signer le Traité de non-prolifération (TNP), le troisième étant Israël. Tous ont développé des armes nucléaires avec le soutien des Etats-Unis, et continuent de le faire.

Aucune personne saine d'esprit ne souhaite que l'Iran développe des armes nucléaires ; ou n'importe quel autre État. Une façon simple d'atténuer ou d'éliminer cette menace est d'établir une Zone exempte d'armes nucléaires (ZEAN) au Proche-Orient. La question a été soulevée (une nouvelle fois) à la conférence du TNP au siège des Nations unies en mai 2010. L'Egypte, qui menait les 118 pays du Mouvement des non-alignés, proposa que la conférence soutienne un appel à négociations en 2011 concernant une ZEAN au Proche-Orient, comme convenu par l'Occident, y compris les Etats-Unis, lors de conférence de révision du TNP de 1995.

Washington est toujours formellement d'accord, mais insiste pour qu'Israël en soit exemptée. L'heure n'est pas encore venue de créer la zone, a déclaré la Secrétaire d'Etat Hillary Clinton lors de la conférence du TNP, tandis que Washington soutenait qu'aucune proposition ne pourrait être acceptée si elle exigeait de placer le programme nucléaire israélien sous le contrôle de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), ou si elle obligeait des signataires du TNP, en particulier Washington, à divulguer les informations concernant « les activités et équipements nucléaires israéliens, incluant les informations concernant de précédents transferts nucléaires vers Israël » [14]. La méthode d'Obama pour esquiver le problème est adopter la position d'Israël, selon laquelle toute proposition doit être conditionnée à un vaste accord de paix, que les Etats-Unis peuvent repousser indéfiniment, comme ils l'ont fait ces 35 dernières années à de rares et passagères exceptions près.

Au même moment, Yukiya Amano, directeur général de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), demandait aux ministres des affaires étrangères des 151 pays membres de faire savoir leur point de vue sur comment mettre en application une résolution demandant à Israël d'adhérer au TNP et de permettre l'inspection de ses installations nucléaires par l'AIEA, selon Associated Press.

Il est rarement noté que les Etats-Unis et le Royaume-Uni ont une responsabilité particulière pour travailler à l'établissement d'une ZEAN au Proche-Orient. A la recherche d'une maigre couverture légale pour leur invasion de l'Iraq de 2003, ils firent appel à la résolution 687 du Conseil de sécurité (1991), qui appelait l'Irak à mettre un terme au développement d'armes de destruction massive. Les Etats-Unis et le Royaume-Uni prétendirent que Bagdad n'avait pas respecté la résolution. Il n'est pas nécessaire de s'attarder sur cette excuse, mais cette résolution engage ses signataires vers l'établissement d'une ZEAN au Proche-Orient.

Entre parenthèses, ajoutons que l'insistance des Etats-Unis de maintenir ses installations nucléaires à Diego Garcia sape la ZEAN mise en place par l'Union africaine, et de même, Washington bloque une ZEAN du Pacifique en excluant ses territoires de la région.

La rhétorique engagée d'Obama vis-à-vis de la non-prolifération a reçu beaucoup d'éloges, y compris un prix Nobel. Une action concrète dans ce sens est l'établissement de ZEAN. Une autre est de ne plus soutenir les programmes nucléaires des trois pays non signataires du TNP. Comme souvent, la rhétorique et l'action sont en désaccord, en fait en contradiction directe dans ce cas, des faits auxquels on porte peu d'attention, comme la plupart de ce qui vient d'être rappelé ici

Au lieu de prendre des mesures concrètes visant à réduire la réelle terrible menace de prolifération des armes nucléaires, les Etats-Unis entreprennent des actions majeures visant à renforcer le contrôle américain sur le Proche-Orient, région vitale de production de pétrole, par la violence si d'autres moyens ne suffisent pas. C'est compréhensible et même raisonnable, sous la doctrine impériale en vigueur, quelles qu'en soient les conséquences. Voilà une nouvelle illustration de « l'injustice sauvage des Européens » que déplorait Adam Smith en 1776, le centre de commandement ayant depuis traversé l'océan vers leur ancienne colonie.

Noam Chomsky, (juillet 2010)
http://chomsky.info/articles/201007...

Traduction (revue et mise à jour par Mémoire des luttes) et notes par Jc Mourrat, 11 février 2011.
http://gavag.org/Menace_iranienne.html

Source : Le Grand Soir (http://www.legrandsoir.info/)
URL de cet article 12812
http://www.legrandsoir....a-menace-iranienne.html
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Posté le 11/03/2011 à 17:34:16 (id:146635)
Quand la Chine s’effondrera
http://sobiz.over-blog.com/article-quand-la-chine-s-effondrera-63492729.html

Mardi 21 décembre 2010

Ainsi donc, l'affaire serait entendue. La Chine n'aurait de destin possible qu'une domination économique planétaire aussi totale qu'implacable. Le péril jaune, version business : 1,3 milliards d'habitants avides de dépecer l'emploi de gentils Occidentaux. Plus de 2648 milliards de dollars de réserves de change à fin septembre. Un titre de champion mondial de l'export acquis de haute lutte face à l'Allemagne fin 2009. La France ? Hors-jeu, plombée par les vilaines 35 heures, siphonnée par le méchant Etat-providence, et emportée dans un déclin aussi inexorable qu'une bonne courante après un ravioli chinois de la porte d'Ivry. Quant aux Etats-Unis, il ne leur resterait que quelques années avant d'être terrassés à leur tour par l'ogre jaune, premier créditeur du pays (850 milliards de dollars de bons du Trésor).

La suite ? Une histoire écrite d'avance. Après le textile, le high-tech ou la sidérurgie, les derniers bastions de l'industrie occidentale seraient en voie de tomber, eux aussi, du côté bridé de la force : l'automobile, l'énergie, l'aéronautique, l'espace, la défense. Et les Cassandre de dresser la liste des prochaines victimes : Renault, PSA, Fiat ou Volkswagen éjectés par les Chery, Dongfeng, Geely ou SAIC ; la fusée Ariane 5, dézinguée par le lanceur chinois Longue Marche ; l'A320, le moyen-courrier d'Airbus, flingué par le futur C919 chinois ; ou le réacteur nucléaire EPR d'Areva, achevé par la concurrence low-cost des Shanghai Electric ou Harbin Electric.

Joli film catastrophe. Du bon scénario hollywoodien, bien manichéen, débité à l'envi sur toutes les antennes de France et de Navarre pour effrayer le péquin et lui extorquer, si possible, quelques RTT et sacrifices salariaux. La réalité est, comme souvent, un brin plus complexe. D'abord parce que la situation macroéconomique de la Chine est plus fragile qu'il n'y paraît : le pays traverse actuellement une vague d'inflation qui effraie jusqu'aux cacochymes du politburo. Le chiffre officiel de 5,1% masque des augmentations de prix de 60% en un an de certaines denrées alimentaires (ail, gingembre). En novembre, le montant total des crédits accordés depuis le début de l'année atteignait 841 milliards d'euros, quand Pékin avait fixé un plafond de 848 milliards pour l'ensemble de 2010.

Côté immobilier, c'est encore pire. L'Académie des sciences sociales, basée à Pékin, a calculé qu'un tiers des grandes villes chinoises propose des appartements 30% à 50% plus cher que leur valeur réelle, avec des pointes à 70% à Fuzhou (1530 euros le mètre carré au lieu de 455 euros), ce qui exclut 85% de la population d'un éventuel investissement immobilier. L'inflation de l'immobilier devrait encore atteindre 15% en 2010, un chiffre bien supérieur à une hausse des salaires pourtant conséquente (13,1% en 2007, 11,7% en 2008 et 12,8% en 2009, selon l'OIT).

Les salaires, c'est l'autre indicateur qui effraie Pékin. Si la Chine peut toujours compter sur l'afflux massif e migrants des campagnes venant travailler dans les usines citadines pour des salaires de misère, les bugs du système commencent à se multiplier. Les grèves de l'été 2010, d'abord, chez Honda, Foxconn, ou Brother, qui avait abouti à des hausses de salaires allant jusqu'à 70%. Des pénuries criantes de main d'œuvres, ensuite, constatées à partir de février 2010 dans les provinces côtières, notamment dans le Guangdong, qui devraient s'aggraver dès 2015 du fait des conséquences de la politique de l'enfant unique. Des dérapages de compétitivité, enfin, dans des secteurs comme le textile ou le jouet, les hausses de salaires se répercutant directement dans les prix finaux. « Les patrons qui investissent aujourd'hui en Chine pour faire du low-cost se fourrent le doigt dans l'œil, assure un patron d'usine chinoise d'un groupe du CAC. Dans quelques années, les salaires auront doublé, tout le monde repartira gentiment au Vietnam, au Bangladesh ou en Malaisie. »

L'autre problème du Made in China, c'est une qualité qui pose toujours question. Dans l'automobile, les constructeurs chinois restent toujours à la porte du marché européen, avant tout à cause de leurs piètres performances en termes de sécurité. La berline Brillance BS6, censée incarner le haut de gamme chinois en Allemagne, avait beaucoup fait parler d'elle en 2007, suite à son résultat baroque aux crash-tests de l'organisme allemand ADAC : une structure totalement démembrée par le choc, et les passagers avec. Trois ans plus tard, le retard chinois reste énorme : le Landwind CV9, monospace commercialisé aux Pays-Bas, n'a obtenu que deux étoiles au crash-test d'EuroNCAP en novembre dernier, contre cinq, la note maximale, à toutes les autres voitures testées.

L'aéronautique ? Pas mieux. Le jet régional ARJ-21, pourtant clairement pompé sur le vieux MD-90 de feu McDonnell Douglas, a toutes les peines du monde à passer le stade des essais en vol, après trois ans de retard de développement. Trop lourd, mal désigné, logiciels embarqués déficients, bref, un bide à peine masqué par les commandes de complaisance de compagnies chinoises contraintes par le pouvoir (Shanghai Airlines, Xamen Airlines), d'une compagnie d'un Etat satellite (Lao Airlines, du Laos), et un d'un loueur suce-boules américain, Gecas... qui les louera de toute façon à des Chinois. Le futur moyen-courrier C919, censé concurrencer les A320 et B737 dès 2016, semble parti sur des bases comparables, les 100 commandes annoncées en novembre émanant de compagnies chinois et du même Gecas.

Il n'est pas question ici de contester la folle croissance chinoise, encore moins la nécessité pour le pays de se développer, mais de regarder ce qui se cache derrière les chiffres. Même ceux, sidérants, du commerce extérieur chinois sont à prendre avec des pincettes – des baguettes, plutôt. Prenez l'iPhone d'Apple, objet d'une religion quasi chamaniste dont ce blog avait fait état dans son tout premier post. L'appareil, selon les chiffres officiels, a creusé à lui seul le déficit commercial américain avec la Chine de 1,9 milliard de dollars en 2009, soit 0,8% dudit déficit. Conclusion premier degré : ces enfoirés de jaunes prennent le pain de la bouche aux bons Ricains à bidoche.

Erreur, répondent Yuqing Xing et Neal Detert, de l'université japonaise GRIPS, sorte de Sciences-Po de Tokyo : en examinant la chaîne internationale d'approvisionnement et en calculant la valeur ajoutée de chaque pays, les deux économistes ont calculé que sur un prix de gros de 178,96 dollars facturé par l'usine Foxconn (le sous-traitant d'Apple), la contribution chinoise est de 6,5 dollars seulement contre 59,25$ pour la japonaise (mémoires et écran Toshiba), 28,85 dollars pour l'allemande (modules Infineon) et 22,96 dollars pour la sud-coréenne (processeur et SDRAM Samsung). « Si les exportations d'iPhone de la Chine étaient calculées sur la base de la valeur ajoutée des travailleurs chinois, la valeur des appareils exportés par la Chine aux Etats-Unis ne serait que de 73,5 millions d'euros », expliquent les auteurs. Et non de 1,9 milliard. CQFD.

Les deux économistes vont encore plus loin : ils démontrent, dans le cas de l'iPhone, qu'il serait tout à fait concevable de produire lesdits appareils sur le sol américain sans qu'Apple perde son statut de vache à lait pour les actionnaires. Même avec les salaires dix fois plus élevés d'ouvriers américains, les coûts de fabrication passeraient de 179 à 240 dollars (chiffre déjà inférieur au coût de production de l'appareil en Chine en 2007), ce qui, pour un prix catalogue de 500 dollars en magasin, laisserait encore 50% de marge à la firme de Cupertino au lieu des 64% actuels. Et permettrait au déficit commercial américain de 1,9 milliard de dollars face à la Chine de se transformer en un excédent de 5,7 milliards face au reste du monde, grâce aux 11,4 millions de ventes d'iPhone hors-Etats-Unis en 2009...

Le calcul montre toute l'aberration de cette tendance, mode, exigence actionnariale – rayer la mention inutile- qui conduit les industriels occidentaux à s'engager dans le made in China à outrance avec un grégarisme aussi stupide que contreproductif. Selon le ponte d'un grand cabinet de consultants en stratégie (il y en a trois ou quatre, à vous de deviner), seuls 20% des filiales chinoises de groupes français seraient rentables. Airbus reconnaît que les A320 assemblés dans son usine de Tianjin coûtent plus cher en production que ceux produits à Toulouse ou Hambourg. Smoby relocalise dans le Jura la production de ses gros jouets, ce qui lui coûte moins cher. Adidas a entamé mi-2008 un retrait en douceur de sa production en Chine, direction l'Inde, le Laos, le Cambodge et le Vietnam, en commençant par les chaussures.

La Chine va-t-elle pour autant s'effondrer ? Il y a là un pas que SoBiz, dans sa grande mansuétude, s'abstiendra de franchir. Quoique : même du côté des financiers à cigare, l'hypothèse se fait jour d'une fin anticipée du rêve chinois de toute puissance. Corriente Advisors, un hedge fund basé au Texas, avait déjà prévu l'éclatement des subprimes puis la crise des dettes souveraines européennes ; le nouveau dada du taulier, Mark Hart, c'est que la prochaine bulle à exploser sera celle de la Chine. Bulle immobilière (3,3 milliards de mètres carrés libres, quand la Chine en construit toujours 200 millions par an), bulle financière aussi (les crédits risqués représenteraient 98% des fonds propres des banques). Mark Hart assure même que la dette souveraine chinoise serait de 107% du PIB, soit cinq fois plus qu'annoncé. Décidément, vivement 2011.

Par GameTheory - Publié dans : Attentats
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Posté le 23/12/2010 à 11:11:11 (id:146019)
Le fondement de la crise : l’organisation du commerce mondial
Lettre aux Français

Le cri d'alarme du seul prix Nobel d'économie français :

CONTRE LES TABOUS INDISCUTÉS

par Maurice allais

Marianne n°659, 5 décembre 2009.



La récente réunion du G20 a de nouveau proclamé sa dénonciation du « protectionnisme » , dénonciation absurde à chaque fois qu'elle se voit exprimée sans nuance, comme cela vient d'être le cas. Nous sommes confrontés à ce que j'ai par le passé nommé « des tabous indiscutés dont les effets pervers se sont multipliés et renforcés au cours des années » (1). Car tout libéraliser, on vient de le vérifier, amène les pires désordres. Inversement, parmi les multiples vérités qui ne sont pas abordées se trouve le fondement réel de l'actuelle crise : l'organisation du commerce mondial, qu'il faut réformer profondément, et prioritairement à l'autre grande réforme également indispensable que sera celle du système bancaire.

Les grands dirigeants de la planète montrent une nouvelle fois leur ignorance de l'économie qui les conduit à confondre deux sortes de protectionnismes : il en existe certains de néfastes, tandis que d'autres sont entièrement justifiés. Dans la première catégorie se trouve le protectionnisme entre pays à salaires comparables, qui n'est pas souhaitable en général. Par contre, le protectionnisme entre pays de niveaux de vie très différents est non seulement justifié, mais absolument nécessaire. C'est en particulier le cas à propos de la Chine, avec laquelle il est fou d'avoir supprimé les protections douanières aux frontières. Mais c'est aussi vrai avec des pays plus proches, y compris au sein même de l'Europe. Il suffit au lecteur de s'interroger sur la manière éventuelle de lutter contre des coûts de fabrication cinq ou dix fois moindres – si ce n'est des écarts plus importants encore – pour constater que la concurrence n'est pas viable dans la grande majorité des cas. Particulièrement face à des concurrents indiens ou surtout chinois qui, outre leur très faible prix de main-d'œuvre, sont extrêmement compétents et entreprenants.

Il faut délocaliser Pascal Lamy !

Mon analyse étant que le chômage actuel est dû à cette libéralisation totale du commerce, la voie prise par le G20 m'apparaît par conséquent nuisible. Elle va se révéler un facteur d'aggravation de la situation sociale. À ce titre, elle constitue une sottise majeure, à partir d'un contresens incroyable. Tout comme le fait d'attribuer la crise de 1929 à des causes protectionnistes constitue un contresens historique. Sa véritable origine se trouvait déjà dans le développement inconsidéré du crédit durant les années qui l'ont précédée. Au contraire, les mesures protectionnistes qui ont été prises, mais après l'arrivée de la crise, ont certainement pu contribuer à mieux la contrôler. Comme je l'ai précédemment indiqué, nous faisons face à une ignorance criminelle. Que le directeur général de l'Organisation mondiale du commerce, Pascal Lamy, ait déclaré : « Aujourd'hui, les leaders du G20 ont clairement indiqué ce qu'ils attendent du cycle de Doha : une conclusion en 2010 » et qu'il ait demandé une accélération de ce processus de libéralisation m'apparaît une méprise monumentale, je la qualifierais même de monstrueuse. Les échanges, contrairement à ce que pense Pascal Lamy, ne doivent pas être considérés comme un objectif en soi, ils ne sont qu'un moyen. Cet homme, qui était en poste à Bruxelles auparavant, commissaire européen au Commerce, ne comprend rien, rien, hélas ! Face à de tels entêtements suicidaires, ma proposition est la suivante : il faut de toute urgence délocaliser Pascal Lamy, un des facteurs majeurs de chômage !

Plus concrètement, les règles à dégager sont d'une simplicité folle : du chômage résultent des délocalisations elles-mêmes dues aux trop grandes différences de salaires... À partir de ce constat, ce qu'il faut entreprendre en devient tellement évident ! Il est indispensable de rétablir une légitime protection. Depuis plus de dix ans, j'ai proposé de recréer des ensembles régionaux plus homogènes, unissant plusieurs pays lorsque ceux-ci présentent de mêmes conditions de revenus, et de mêmes conditions sociales. Chacune de ces « organisations régionales » serait autorisée à se protéger de manière raisonnable contre les écarts de coûts de production assurant des avantages indus a certains pays concurrents, tout en maintenant simultanément en interne, au sein de sa zone, les conditions d'une saine et réelle concurrence entre ses membres associés.

Un protectionnisme raisonné et raisonnable

Ma position et le système que je préconise ne constitueraient pas une atteinte aux pays en développement. Actuellement, les grandes entreprises les utilisent pour leurs bas coûts, mais elles partiraient si les salaires y augmentaient trop. Ces pays ont intérêt à adopter mon principe et à s'unir à leurs voisins dotés de niveaux de vie semblables, pour développer à leur tour ensemble un marché interne suffisamment vaste pour soutenir leur production, mais suffisamment équilibré aussi pour que la concurrence interne ne repose pas uniquement sur le maintien de salaires bas. Cela pourrait concerner par exemple plusieurs pays de l'est de l'Union européenne, qui ont été intégrés sans réflexion ni délais préalables suffisants, mais aussi ceux d'Afrique ou d'Amérique latine.

L'absence d'une telle protection apportera la destruction de toute l'activité de chaque pays ayant des revenus plus élevés, c'est-à-dire de toutes les industries de l'Europe de l'Ouest et celles des pays développés. Car il est évident qu'avec le point de vue doctrinaire du G20, toute l'industrie française finira par partir à l'extérieur. Il m'apparaît scandaleux que des entreprises ferment des sites rentables en France ou licencient, tandis qu'elles en ouvrent dans les zones à moindres coûts, comme cela a été le cas dans le secteur des pneumatiques pour automobiles, avec les annonces faites depuis le printemps par Continental et par Michelin. Si aucune limite n'est posée, ce qui va arriver peut d'ores et déjà être annoncé aux Français : une augmentation de la destruction d'emplois, une croissance dramatique du chômage non seulement dans l'industrie, mais tout autant dans l'agriculture et les services.

De ce point de vue, il est vrai que je ne fais pas partie des économistes qui emploient le mot « bulle ». Qu'il y ait des mouvements qui se généralisent, j'en suis d'accord, mais ce terme de « bulle » me semble inapproprié pour décrire le chômage qui résulte des délocalisations. En effet, sa progression revêt un caractère permanent et régulier, depuis maintenant plus de trente ans. L'essentiel du chômage que nous subissons —tout au moins du chômage tel qu'il s'est présenté jusqu'en 2008 — résulte précisément de cette libération inconsidérée du commerce à l'échelle mondiale sans se préoccuper des niveaux de vie. Ce qui se produit est donc autre chose qu'une bulle, mais un phénomène de fond, tout comme l'est la libéralisation des échanges, et la position de Pascal Lamy constitue bien une position sur le fond.

Crise et mondialisation sont liées

Les grands dirigeants mondiaux préfèrent, quant à eux, tout ramener à la monnaie, or elle ne représente qu'une partie des causes du problème. Crise et mondialisation : les deux sont liées. Régler seulement le problème monétaire ne suffirait pas, ne réglerait pas le point essentiel qu'est la libéralisation nocive des échanges internationaux, Le gouvernement attribue les conséquences sociales des délocalisations à des causes monétaires, c'est une erreur folle.

Pour ma part, j'ai combattu les délocalisations dans mes dernières publications (2). On connaît donc un peu mon message. Alors que les fondateurs du marché commun européen à six avaient prévu des délais de plusieurs années avant de libéraliser les échanges avec les nouveaux membres accueillis en 1986, nous avons ensuite, ouvert l'Europe sans aucune précaution et sans laisser de protection extérieure face à la concurrence de pays dotés de coûts salariaux si faibles que s'en défendre devenait illusoire. Certains de nos dirigeants, après cela, viennent s'étonner des conséquences !

Si le lecteur voulait bien reprendre mes analyses du chômage, telles que je les ai publiées dans les deux dernières décennies, il constaterait que les événements que nous vivons y ont été non seulement annoncés mais décrits en détail. Pourtant, ils n'ont bénéficié que d'un écho de plus en plus limité dans la grande presse. Ce silence conduit à s'interroger.

Un prix Nobel... téléspectateur

Les commentateurs économiques que je vois s'exprimer régulièrement à la télévision pour analyser les causes de l'actuelle crise sont fréquemment les mêmes qui y venaient auparavant pour analyser la bonne conjoncture avec une parfaite sérénité. Ils n'avaient pas annoncé l'arrivée de la crise, et ils ne proposent pour la plupart d'entre eux rien de sérieux pour en sortir. Mais on les invite encore. Pour ma part, je n'étais pas convié sur les plateaux de télévision quand j'annonçais, et j'écrivais, il y a plus de dix ans, qu'une crise majeure accompagnée d'un chômage incontrôlé allait bientôt se produire, je fais partie de ceux qui n'ont pas été admis à expliquer aux Français ce que sont les origines réelles de la crise alors qu'ils ont été dépossédés de tout pouvoir réel sur leur propre monnaie, au profit des banquiers. Par le passé, j'ai fait transmettre à certaines émissions économiques auxquelles j'assistais en téléspectateur le message que j'étais disposé à venir parler de ce que sont progressivement devenues les banques actuelles, le rôle véritablement dangereux des traders, et pourquoi certaines vérités ne sont pas dites à leur sujet. Aucune réponse, même négative, n'est venue d'aucune chaîne de télévision et ce durant des années.

Cette attitude répétée soulève un problème concernant les grands médias en France : certains experts y sont autorisés et d'autres, interdits. Bien que je sois un expert internationalement reconnu sur les crises économiques, notamment celles de 1929 ou de 1987, ma situation présente peut donc se résumer de la manière suivante : je suis un téléspectateur. Un prix Nobel... téléspectateur, Je me retrouve face à ce qu'affirment les spécialistes régulièrement invités, quant à eux, sur les plateaux de télévision, tels que certains universitaires ou des analystes financiers qui garantissent bien comprendre ce qui se passe et savoir ce qu'il faut faire. Alors qu'en réalité ils ne comprennent rien. Leur situation rejoint celle que j'avais constatée lorsque je m'étais rendu en 1933 aux États-Unis, avec l'objectif d'étudier la crise qui y sévissait, son chômage et ses sans-abri : il y régnait une incompréhension intellectuelle totale. Aujourd'hui également, ces experts se trompent dans leurs explications. Certains se trompent doublement en ignorant leur ignorance, mais d'autres, qui la connaissent et pourtant la dissimulent, trompent ainsi les Français.

Cette ignorance et surtout la volonté de la cacher grâce à certains médias dénotent un pourrissement du débat et de l'intelligence, par le fait d'intérêts particuliers souvent liés à l'argent. Des intérêts qui souhaitent que l'ordre économique actuel, qui fonctionne à leur avantage, perdure tel qu'il est. Parmi eux se trouvent en particulier les multinationales qui sont les principales bénéficiaires, avec les milieux boursiers et bancaires, d'un mécanisme économique qui les enrichit, tandis qu'il appauvrit la majorité de la population française mais aussi mondiale.

Question clé : quelle est la liberté véritable des grands médias ? Je parle de leur liberté par rapport au monde de la finance tout autant qu'aux sphères de la politique.

Deuxième question : qui détient de la sorte le pouvoir de décider qu'un expert est ou non autorisé à exprimer un libre commentaire dans la presse ?

Dernière question : pourquoi les causes de la crise telles qu'elles sont présentées aux Français par ces personnalités invitées sont-elles souvent le signe d'une profonde incompréhension de la réalité économique ? S'agit-il seulement de leur part d'ignorance ? C'est possible pour un certain nombre d'entre eux, mais pas pour tous. Ceux qui détiennent ce pouvoir de décision nous laissent le choix entre écouter des ignorants ou des trompeurs. •

Maurice Allais.
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Posté par nazim le 15/12/2010 à 15:59:58 (id:145991)
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