Pensons la crise
Comment le Congrès états-unien s’est vendu à Wall Street
http://www.voltairenet.org/article167000.html

par Greg Gordon

A l'instar des Etats-Unis, de très nombreux pays ont adopté de couteux plans de relance, durant et après la crise financière de 2008. Or, souligne Greg Gordon, la conception de ces plans a été imposée au Congrès par les banques qui en ont été les principales bénéficiaires, via des parlementaires qu'elles ont grassement rétribués. Parmi eux, quelques personnalités connues, comme... Barack Obama.

Des sénateurs et représentants, chargés de veiller sur l'économie des Etats-Unis, ont reçu des millions de dollars des entreprises de Wall Street.
Depuis 2001, huit entreprises figurant parmi les plus fragilisées par la crise ont versé 62,4 millions de dollars aux candidats au Congrès, aux candidats présidentiels et aux partis, aussi bien républicain que démocrate [1].
Des sénateurs comme Barack Obama et John McCain ont reçu, à eux deux, 3,1 millions de dollars.
Parmi les donateurs figurent les banques d'investissement :
- Bear Stearns,
- Goldman Sachs,
- Lehman Brothers,
- Merrill Lynch,
- Morgan Stanley,
- la compagnie d'assurances American International Group,
- les géants de l'hypothèque Fannie Mae, et
- Freddie Mac.

Quelques-uns des bénéficiaires les plus significatifs ont reçu des contributions de sociétés qui, à leur tour, sont bénéficiaires des fonds approuvés dans le cadre du plan gouvernemental d'aide financière connu sous son sigle anglais de TARP [2] et voté par les membres du Congrès appartenant aux comités chargés de réglementer le secteur financier et de superviser l'efficacité de ce programme de soutien gouvernemental sans précédent.
Au total, les membres de la commission sénatoriale sur les Activités bancaires, le Logement et les Affaires urbaines, ceux de la commission des Finances et ceux de la commission équivalente de la Chambre des représentants ont reçu 5,2 millions en provenance de sociétés privées ayant bénéficié du TARP pendant le cycle électoral 2007-2008.
Barack Obama a recueilli au moins 4,3 millions auprès des employés de ces sociétés pour sa campagne présidentielle.

Presque tous les membres de la commission des Services financiers de la Chambre des représentants qui devaient, en février, superviser en audiences publiques la ventilation des 700 milliards du TARP approuvé dans l'urgence, ont reçu des contributions de ces entreprises financières durant le cycle électoral de 2008. « On pourrait dire que l'industrie des finances a obtenu son argent avec le soutien des membres du Congrès, disposés à tourner leurs regards dans une autre direction », a déclaré Lawrence Jacobs, directeur du Centre d'études politiques et de gouvernabilité de l'Université du Minnesota (USA).

À titre d'exemple, lorsqu'en 2004 la commission de la Bourse et des valeurs a adopté une mesure importante permettant aux banques d'investissement d'investir des dizaines de milliards de dollars de prêts dans des hypothèques dévalorisées (subprime) et autres fantaisies à risque, les commissions parlementaires pour les Activités bancaires n'ont pas organisé d'audition.
En raison de cette passivité du Congrès, aucune réglementation n'a été adoptée au niveau des États pour prévenir les pratiques prédatrices des organismes de prêt immobilier qui ont engrangé d'énormes commissions sur la concession de prêts à des acheteurs d'immobilier non solvables.

Le journaliste Matt Taibbi écrivait (dans son article de Rolling Stone) [3] que c'est à la fin des années 90 que le gouvernement s'est vendu de manière notoire à Wall Street, lorsque « Les démocrates, lassés d'être largement distancés par les républicains en matière de collecte de fonds, ont décidé de se libérer de leur vieille dépendance vis-à-vis des syndicats et des groupes d'intérêt, pour devenir plus conciliants avec le monde des affaires.
Wall Street a répondu en inondant Washington d'argent afin de s'acheter des alliés dans les deux partis. »
De 1998 à 2008, les groupes financiers ont dépensé 1,7 milliard de dollars en contributions aux campagnes fédérales et 3,4 milliards en paiements aux membres des lobbies et des groupes de pression. Ce sont autant de sages investissements ayant permis aux grands banquiers de conjurer efficacement tout encadrement parlementaire significatif de l'industrie financière.

En 1999, le sénateur républicain pour le Texas Phil Gramm était co-initiateur d'un amendement révoquant les aspects fondamentaux du Glass-Steagall Act, une loi datant de la Crise de 1929 et interdisant aux banquiers d'accéder au domaine des assurances. L'année suivante, Gramm rédigeait une nouvelle loi dévastatrice, intitulée Commodity Futures Modernization Act, prévenant toute réglementation des échanges de crédits « swaps », en tant que titres ou produits de spéculation. La porte était ainsi grande ouverte à l'aventurisme dans les échanges de titres à risques.

En 1997 et 1998, les années précédant la réforme de Phil Gramm qui liquida la loi Glass-Steagall, les banques, les agents boursiers et les compagnies d'assurances ont déboursé 350 millions de dollars en contributions politiques et en manœuvres en coulisses. La loi 90-8 fut approuvée par le Sénat avec le soutien de 38 démocrates, dont Joe Biden, John Kerry, Tom Daschle, Dick Durbin et John Edwards. La loi a donc contribué à la création de monstres financiers de l'envergure du Citigroup, d'AIG et de Bank of America, tout en aidant ces compagnies à démolir leurs concurrents plus modestes, conférant aux principales entreprises de Wall Street encore plus d'argent et surtout de pouvoir afin d'obtenir, par leur travail de lobbying, encore davantage de déréglementation.

Au début de 2009, on a assisté à la mise au point de toute une série d'opérations gouvernementales ayant pour but d'injecter des liquidités dans l'économie. La plupart d'entre elles relèvent strictement du contrôle discrétionnaire du secteur financier. Taibbi écrit : « Tandis que le reste des Etats-Unis et la majorité du Congrès se réjouissent de la mise en œuvre du programme d'aide d'urgence d'un montant de 700 milliards (TARP), les nouveaux organismes créés dans le zoo de la Réserve fédérale (FED, sigle en anglais) pompent discrètement non pas des milliards, mais des billions de dollars en direction des entreprises privées : au moins 3 billions en prêts, à ce jour, et 5,7 billions en garanties d'investissements privés ».

Taibbi continue : « Cette activité nouvelle et officieuse de la FED éclipse totalement le programme TARP, en termes d'influence sur l'économie [...] Personne ne sait qui empoche cet argent ni quelles sommes sont ainsi engouffrées dans ces nouveaux siphons creusés dans l'armure rouillée de l'équilibre financier des Etats-Unis. D'autre part, nul ne peut être certain que ces nouvelles institutions soient réellement temporaires. On est en droit de se demander s'il ne s'agit pas de béquilles permanentes mises à la disposition de Wall Street par l'Etat, conçues pour gommer systématiquement les mauvais investissements des livres de comptes des agences de prêt irresponsables. »

Il conclut : « Le fait est que la fusion économique mondiale et le vide lui ayant succédé ont constitué à eux deux une sorte de révolution, un coup d'Etat. Ils ont conforté et institutionnalisé une tendance politique qui se manifeste depuis des décennies : la prise de possession progressive du gouvernement par une petite classe d'initiés qui ont utilisé l'argent pour contrôler les élections, acheter des influences et affaiblir systématiquement toute réglementation financière. »

La fraude et la crise continuent de s'intensifier et s'étendre, donnant lieu à des conflits d'intérêt significatifs au sein du Congrès et de la branche exécutive du gouvernement. Simon Johnson, ancien économiste en chef au FMI, le dit sans équivoque : « L'industrie de la finance a efficacement emprisonné notre gouvernement. »
Mise à jour de Lindsay Renick Myer (de Capitol Eye)

Alors que le gouvernement fédéral continue de chercher des formules pour sauver le secteur financier et imprimer un nouvel élan à l'économie, il reçoit les recommandations des mêmes banques et assurances qui ont accepté les dollars du contribuable et qui sont les principales responsables de la crise actuelle. Mais le Congrès ne se contente pas de cela : il s'active à recueillir des contributions auprès du secteur financier, y compris en provenance de ces sociétés ayant reçu des milliards de dollars d'aide gouvernementale dans le cadre du TARP.

Depuis la rédaction de cet article en février [2009], le secteur financier a bien entendu continué de faire des dons en argent aux candidats, aux comités des partis et aux comités d'action politique. Depuis le début de l'année 2009, Wall Street a donné 12,6 millions de dollars, bien plus que tout autre secteur pour cette année. Et 58 % de cet argent est allé aux démocrates, ce qui marque sans doute un changement de stratégie politique.
En effet, depuis le cycle électoral de 1990, le monde financier, les assurances et les compagnies immobilières n'avaient jamais destiné plus de 52 % de leurs dons aux démocrates, et de 2001 à 2006, ce sont les républicains qui en furent les principaux bénéficiaires.

Bon nombre des sociétés mentionnées dans cet article, et ayant dépêché leur PDG pour témoigner devant la commission des Services financiers de la Chambre des représentants, ont au premier trimestre 2009 affiché un niveau global de dons inférieur à ceux des premiers trimestres de 2007 et 2005.
Ceci est vrai pour JP Morgan Chase, Bank of America, Goldman Sachs (qui est en tête de classement, cette année, pour la diminution de ses contributions par rapport à 2008), Morgan Stanley, Citigroup et Wells Fargo.
Il faut toutefois rappeler que nous sommes très tôt dans le calendrier électoral (parlementaire) et que les contributions destinées aux campagnes augmentent davantage à mesure que se rapprochent les élections.
Quoi qu'il en soit, tout comme le reste de l'industrie, ces groupes ont majoritairement misé sur les démocrates en versant ces contributions politiquement intéressées.

Naturellement, il sera intéressant cette année de savoir si les législateurs ont souffert dans leurs finances personnelles, comme l'ont fait le commun des mortels aux Etats-Unis, ou s'ils ont tiré des bénéfices de leur soutien aux compagnies de Wall Street, payé avec l'argent du contribuable.
Les cas les plus intéressants sont sûrement ceux des membres des commissions en charge des activités bancaires et financières. Les déclarations financières personnelles correspondant à l'année 2008 sont dorénavant disponibles, avec ces réponses, sur OpenSecrets.org.

Pour en savoir plus long sur le lobbying et le trafic d'influence, continuez de consulter le blog de CRP sur :

Et pour mener vous-même l'enquête, consultez nos profils de l'industrie sur OpenSecret.org.

Nous surveillons également les flux financiers des commissions. Jetez un œil aux données de la commission des Finances du Sénat.

Greg Gordon

Journaliste économique d'abord au Minneapolis Star Tribune, puis au McClatchy.
[ Ajouter un commentaire | commentaire(s) ]
Posté le 06/01/2011 à 00:07:17 (id:146140)
Une dette providentielle...
http://www.dailymotion....dette-providentiel_news
http://www.monde-diplom...fr/2009/12/HALIMI/18573

Grâce à des injections plantureuses d'argent public, les banques ont retrouvé leurs couleurs. Elles émergent même de la crise financière plus grosses et plus puissantes qu'avant. Et donc plus susceptibles encore de prendre les Etats « en otage » lors de la prochaine tempête. C'est le moment que les gouvernements occidentaux et les banques centrales ont choisi pour sonner à nouveau le tocsin contre la dette.

Astucieusement mis entre parenthèses tant qu'il fallait débourser des montants dépassant l'entendement pour sauver Goldman Sachs, la Deutsche Bank ou BNP Paribas, le spectre de la faillite resurgit afin, cette fois, de hâter l'invasion des logiques de rentabilité commerciale dans des activités qui en étaient préservées (lire « Comment vendre à la découpe le service public »).Alourdi par la panne économique, le poids de l'endettement sert une fois de plus de prétexte au démantèlement de la protection sociale et des services publics. On prédisait, il y a un an, le coma des libéraux ; ils trouvent dans l'annonce répétée que « les caisses sont vides » l'instrument de leur résurrection politique.

Ils ne vont pas ralentir l'allure. La nouvelle coalition au pouvoir à Berlin a promis 24 milliards d'euros supplémentaires d'allégements d'impôts, alors que le déficit allemand atteindra déjà près de 6,5 % du produit intérieur brut l'an prochain (plus de deux fois le taux maximum autorisé par le pacte de stabilité et de croissance de l'Union européenne). Les conservateurs britanniques se sont engagés à diminuer l'impôt sur les sociétés. Et, en France, depuis l'élection de M. Nicolas Sarkozy, la droite a successivement supprimé l'imposition des heures supplémentaires, dressé un « bouclier fiscal » autour des revenus du capital, réduit les droits de succession et décidé d'éliminer la taxe professionnelle acquittée par les entreprises.

Jadis, les conservateurs se montraient soucieux de comptes en équilibre, au point de consentir à des hausses d'impôts. Depuis près de trente ans, au contraire, les déficits publics sont leur création consciente, destinée à paralyser les velléités d'intervention de la collectivité. Une pratique laxiste, qui ampute les recettes, se double d'un discours catastrophiste permettant de refouler les dépenses de l'Etat-providence.

« Reagan a prouvé que les déficits ne comptaient pas »,répliqua en 2002 le vice-président américain Richard Cheney à son ministre des finances qu'inquiétait une nouvelle baisse des impôts directs. M. Cheney entendait par là que les déficits ne nuisent pas forcément à celui qui les décide, puisque Ronald Reagan fut largement réélu en 1984 après avoir triplé ceux-ci au cours de son premier mandat. Mais la contrainte budgétaire pèse plus lourd sur les successeurs, surtout quand on les soupçonne d'être prodigues au seul motif qu'ils ne sont pas de droite... Ainsi, pour avoir la moindre chance de faire adopter sa réforme du système de santé, M. Barack Obama a dû préalablement s'engager à ce qu'elle n'ajoute pas un cent au niveau de la dette publique. Quand, au juste, fixe-t-on ce genre de condition aux aventures militaires ?

En divisant par trois le montant de la TVA reversée par les cafetiers et restaurateurs, le gouvernement français a récemment sacrifié 2,4 milliards d'euros de recettes. Quelques semaines plus tard, au prétexte d'« équité », il a récupéré 150 millions d'euros en fiscalisant les indemnités journalières versées aux victimes d'un accident du travail. Bien qu'il montre d'excellentes dispositions en la matière, il lui reste du chemin à faire avant d'égaler Reagan. Car l'ancien président rendit beaucoup plus doux les impôts des plus riches, puis, parce qu'il fallait réduire les déficits (qu'il venait de creuser), il demanda aux cantines scolaires de comptabiliser le ketchup comme un légume, lorsqu'elles apprécieraient la valeur nutritionnelle des repas qu'elles servaient aux élèves...

C'est en Californie, l'Etat dont Reagan fut gouverneur, que démarra en 1978 la contre-révolution fiscale qui ensuite balaya le monde. Là-bas, les caisses sont aujourd'hui tout à fait vides (le déficit, chronique depuis une décennie, y atteint 26 milliards de dollars). Jeudi 19 novembre dernier, l'université publique a donc relevé ses droits d'inscription de 32 %. Précédemment, elle venait de supprimer deux mille emplois.

Serge Halimi
[ Ajouter un commentaire | commentaire(s) ]
Posté par nazim le 15/12/2010 à 16:10:15 (id:145992)
Attaque contre l’euro et démantèlement de l’Union Européenne
http://www.voltairenet.org/article166199.html

Attaque contre l'euro et démantèlement de l'Union Européenne
par Jean-Claude Paye*

Loin d'être l'action de la « main invisible du marché », la crise de l'euro est le fruit d'une stratégie mûrement préparée par Christina Rohmer et le Comité des conseillers économiques de la Maison-Blanche. Il s'agit de sauver l'économie étatsunienne en contraignant les capitaux européens à se réfugier outre-atlantique, et en plaçant à terme l'économie des Etats de la zone euro sous contrôle US via le FMI et l'Union européenne. Jean-Claude Paye analyse les premières étapes du processus en cours.
La crise de l'euro résulte d'un choix politique, celui des autorités de l'Union européenne de mettre en gage la monnaie commune, au lieu de restructurer la dette souveraine grecque. Une telle restructuration aurait sauvegardé l'euro, mais aurait mis à contribution les banques, ces dernières perdant une partie de leurs créances dans l'opération. Les institutions financières françaises auraient environ 50 milliards de dette hellénique dans leurs bilans, tandis que 28 milliards seraient détenus par des banques allemandes [1]

Cependant, la sauvegarde de quelques dizaines de milliards d'euros des institutions financières ne justifie pas une telle prise de risque. L'enjeu fondamental, en mettant la pression sur la monnaie commune, est de faire payer la crise aux salariés et ainsi d'effectuer un gigantesque transfert de revenus des ménages vers les entreprises, principalement vers les institutions financières.

Une offensive sous direction étasunienne
La taille du transfert est telle qu'il peut être piloté par les seules institutions européennes, mais conduit par les marchés et leur bras armé, l'administration étasunienne. La crise de l'euro a été déclenchée par l'attaque concentrée des agences de notations étasuniennes Standard & Poor's, Moody's et Fitch contre la dette de la Grèce, de l'Espagne et du Portugal. L'abaissement des notes de ces trois pays par les agences américaines, surtout celle de la Grèce, reléguée dans la catégorie des investissements spéculatifs, est la conséquence d'une action concentrée. L'abaissement des notes fait suite à une série de décisions répétées et très rapprochées. Ces attaques ont été appuyées par l'appareil d'Etat US, notamment les déclarations alarmistes du conseiller économique du président Obama, ancien président de la Réserve fédérale étasunienne, Paul Volker qui a parlé d'une future désintégration de la zone euro. L'attaque contre l'euro apparaît comme un prétexte d'autant plus que « depuis 2004, on savait que les autorités grecques trichaient » [2] et cela sans aucune réaction des agences de notation.

Cette offensive contre l'euro est d'abord une action destinée à ramener aux Etats-Unis les capitaux étrangers nécessaires à la couverture du déficit croissant de la balance financière des USA. C'est un signal d'avertissement à des pays comme la Chine qui avait commencé à rééquilibrer leurs réserves de devises en achetant de l'euro au détriment du dollar. Pour les Etats-Unis, il y a en effet urgence en la matière. Jusqu'en 2009, le financement de leurs déficits et la défense du dollar étaient assurés par un solde positif des flux financiers. Mais, durant cette même année, si le mouvement des capitaux reste positif, il ne parvient plus à compenser les déficits. Le solde devient négatif d'un montant de 398 milliards de dollars [3]. A un niveau purement économique, l'offensive contre l'euro est de la même veine que la lutte contre la fraude fiscale, initiée par le président Obama en 2009 [4]. Il s'agit de ramener les capitaux dans le giron des USA.

Une opération de démantèlement de l'UE
Cette action tactique se double d'une opération stratégique, celle d'un mouvement de démantèlement de l'Union européenne au profit d'une union économique couvrant les deux continents. Le projet de création d'un grand marché transatlantique [5] en est la manifestation la plus visible. C'est en fonction de ce deuxième objectif que l'on peut comprendre l'attitude de l'Allemagne qui, aussi bien au niveau de la lutte contre la fraude fiscale que celui de l'attaque contre l'euro, a fourni un appui à l'offensive étasunienne. Cette double attitude est cohérente avec l'engagement privilégié de cet Etat européen dans la mise en place d'une union économique transatlantique.

L'Union européenne a été construite autour de l'Allemagne et structurée selon ses intérêts. Pays économiquement le plus performant au moment de l'installation du marché commun, il a pu faire jouer pleinement ses avantages économiques comparatifs, sans contrainte politique, sans gouvernement économique, ni transferts importants vers les zones défavorisées. Jusque cette année, la zone euro absorbe les trois quarts des exportations allemandes [6]. L'Allemagne, par les déclarations de ses responsables politiques et de ses banquiers, ainsi que par l'exhibition répétée de ses hésitations, a contribué à l'offensive contre l'euro. Pour elle, les bénéfices de cette action sont immédiats. La baisse de la monnaie commune permet d'augmenter ses exportations hors zone euro. De plus, ce pays peut financer ses propres déficits à meilleur compte. La crise et la fuite vers la qualité qu'elle engendre permet aux obligations allemandes de se placer avec un taux d'intérêt réduit.

Si, à terme, l'Allemagne donne l'impression qu'elle scie la branche sur laquelle elle est assise, c'est qu'elle a décidé de changer de branche et veut s'intégrer dans un ensemble plus large : le grand marché transatlantique. La « construction européenne » est à la croisée des chemins. Jusqu'à présent, elle a permis un développement permanent de l'Allemagne. Ce processus ne peut plus continuer selon les mêmes modalités. L'UE ne peut sortir de la crise sans mettre en place un gouvernement économique gérant une politique économique commune, une harmonisation du développement et, pour cela, assurer des transferts financiers conséquents vers les pays et régions défavorisées. Cette gestion politique est en complète opposition avec le simple Pacte de stabilité promu par l'Allemagne. La politique budgétaire de diminution accélérée des déficits, réimposée au nom de ce pacte, va se faire au détriment du pouvoir d'achat des populations et ne peut se réaliser sans une récession économique. La zone euro ne peut plus être le débouché privilégié des exportations allemandes. L'Allemagne a fait son choix : celui du grand marché transatlantique et du marché mondial.

Une mise sous la tutelle du FMI
Au lieu de restructurer la dette des pays défaillants, l'Europe a mis sur pied deux fonds d'intervention. L'Eurogroupe, formé par les ministres des finances de la zone euro, a développé un mécanisme inédit de 750 milliards d'euros de prêts et de garanties, afin de venir en aide aux pays de la zone euro qui auraient des difficultés à emprunter sur les marchés financiers. Le dispositif prévoit 60 milliards de prêts européens gagés sur le budget de l'Union européenne, 440 milliards d'euros de garanties apportées par les pays membres de la zone euro, ainsi que 250 milliards d'euros de prêt du FMI, soit un total de 750 milliards [7]. Ce dispositif de secours est prévu pour une durée de trois années.

Alors qu'il n'y avait aucune impossibilité financière à assumer l'entièreté du fonds, l'Eurogroupe choisit de se lier les mains avec le FMI, dans lequel les USA ont la majorité des droits de vote. Ce dispositif de servitude volontaire reproduit, en l'amplifiant, le schéma déjà construit pour venir en aide à la Grèce. Ce dernier programme est d'un montant de 110 milliards d'euros, dont 30 en provenance du FMI.

Que signifie la volonté du Conseil européen d'arrimer au FMI la procédure mise en place pour venir en aide aux pays de la zone euro ? Si on regarde les recettes appliquées par cette institution internationale aux pays auxquels il a accordé des prêts, le mode opératoire est immuable : imposer une baisse du salaire direct et indirect, la privatisation des services publics et la suppression des politiques sociales. La politique du FMI a toujours conduit à un appauvrissement important des populations [8].

En cas de dépression ou même de stagnation économique, la « politique de consolidation des dépenses publique » est vouée à l'échec. Les 750 milliards prévus d'aide serviront à rembourser les banques au détriment du pouvoir d'achat du contribuable et ce versement aux institutions financières augmentera d'autant la récession. Ainsi, mise sous tutelle du FMI et création de fonds d'aide aux banques sont deux aspects complémentaires d'une même politique. Il s'agit de procéder à une importante redistribution des revenus en faveur des entreprises financières.

Quel avenir pour l'Union européenne ?
Une telle opération contre les revenus des populations nécessite de neutraliser tout processus de décision au niveau des Etats nationaux, une structure dans laquelle les citoyens gardent quelques moyens de défense et cela au profit des mécanismes de marché, placés complètement hors de portée de toute pression politique. La question est de savoir quel rôle vont jouer les institutions européennes dans ce processus de mise sous dépendance des marchés financiers ?

Une première réponse se trouve dans l'accord selon lequel les budgets des Etats de la zone euro seront mis sous tutelle d'un organisme composé de la Commission, de la Banque centrale européenne et le l'Eurogroupe.

Les pays qui n'arriveront pas à ramener leur dette a moins de 60 % du PIB seront amendés par Bruxelles. Ce texte envisage la possibilité de sanctions même lorsque la limite actuelle de 3 % du PIB, fixée par le Pacte de stabilité, n'est pas encore dépassée. L'idée serait de pouvoir déclencher des procédures, pour déficit excessif, pour les pays dont la dette ne recule pas suffisamment [9]. Ensuite, une modification des traités n'est pas exclue, afin de permettre la suspension des droits de vote lors des réunions ministérielles.

Le modèle allemand, faire inscrire, dans la Constitution, le principe de l'équilibre budgétaire, soutenu également par la France, est appelé à se généraliser. Cela supprimerait toute possibilité, déjà actuellement très faible, d'initiative budgétaire. Les Etats membres seraient, vis-à-vis de l'Union européenne, comme les Etats fédérés étasuniens vis à vis de leur Etat fédéral. Cependant, il ne faut pas se tromper, il ne s'agit pas là d'un renforcement de la construction européenne, mais, au contraire, de la dissolution de toute possibilité d'initiative politique afin de conforter la toute puissance des marchés.

La construction européenne a été imposée par les Etats-Unis qui, après la guerre, en ont fait une condition d'octroi des aides du Plan Marshall [10]. Elle a été réalisée autour de l'Allemagne, dont les intérêts immédiats étaient complémentaires de ceux des USA. L'attaque contre l'euro et l'opération de démantèlement de l'Union européenne résultent aussi d'une offensive lancée par les USA et est également relayée par la première économie de l'ancien continent, ainsi que par les institutions de l'UE. La Commission et le Conseil confirment ainsi leur participation à la décomposition de l'Union et à son intégration dans une nouvelle structure politique et économique transatlantique sous direction US, un rôle déjà joué à travers les négociations des accords sur le transfert des données personnelles des citoyens européens vers les USA [11] et les tractations ayant pour objet la création d'un grand marché regroupant les deux continents. La mise sous la tutelle du FMI de la gouvernance économique européenne représente une étape supplémentaire dans la dissolution de toute capacité d'initiative des pays membres de l'UE et une phase de transition pour leur intégration dans un ensemble transatlantique. L'euro sera maintenu comme une simple coquille vide. La suppression de la monnaie commune ne peut convenir, ni à l'Allemagne, dont le retour à un mark valorisé comme monnaie refuge serait suicidaire pour son économie [12], ni aux Etats-Unis qui n'ont aucun intérêt à étendre la souveraineté de leur monnaie et l'usage des privilèges qui y sont attachés.
[ Ajouter un commentaire | commentaire(s) ]
Posté par nazim le 15/12/2010 à 15:23:17 (id:145990)
La crise financière pour les nuls
Que diriez-vous d'une explication simple de la crise financière ?

http://www.agoravox.fr/actualites/economie/article/la-crise-financiere-pour-les-nuls-27993

Comme souvent dans les crises financières, ce qui se passe est simple, mais c'est expliqué avec des termes complexes et en bâclant l'analyse. Or le fait que cette crise soit mal comprise alimente les phénomènes de panique. Essayons donc d'expliquer les choses clairement.

Tout se résume à un effet domino. Imaginez un alignement avec deux dominos posés l'un à côté de l'autre, et une file de dominos derrière eux : les deux premiers tombent, et une réaction en chaîne fait tomber tous les autres après eux.

Aux Etats-Unis, des établissements de crédit prêtent de l'argent à des ménages franchement pauvres. Ces ménages doivent rembourser pendant deux ans les intérêts du prêt, puis à la fois le prêt et les intérêts la troisième année. Or il y a actuellement beaucoup de ménages qui n'arrivent pas à rembourser. Donc la valeur de ces prêts diminue. C'est l'un des deux premiers dominos.

Aux Etats-Unis, toujours, des établissements de crédit prêtent de l'argent à des ménages américains qui sont propriétaires d'un bien immobilier. C'est ce bien immobilier qui sert de « caution. » Mais ça fait six mois que la demande de biens immobiliers stagne, et du coup, ça fait deux mois que les prix des biens immobiliers baissent. Comme la valeur des biens immobiliers baisse, les établissements de crédit se retournent vers ces ménages pour leur demander de l'argent qu'ils n'ont pas forcément. Ce qui fait que les établissements de crédit ont du mal à maintenir la valeur de ces prêts. Ce qui fait que ces prêts perdent de la valeur. C'est l'autre premier domino.

Ces établissements de crédit ont « titrisé » leurs prêts : en clair, ils en ont fait des produits qu'on peut acheter et vendre en bourse. C'est comme si vous deviez de l'argent à quelqu'un, et que ce quelqu'un revend votre dette à quelqu'un d'autre. Comme la rentabilité promise était élevée, des fonds d'investissement ont acheté ces titres boursiers. Mais comme ces titres perdent de la valeur, ces fonds d'investissement veulent les vendre. Or il n'y a pas d'acheteur, sauf à des prix cassés. C'est le troisième domino.

Pour ne pas avoir des problèmes de trésorerie, ces fonds d'investissement vendent d'autres titres boursiers qu'ils détiennent, des titres qui n'ont rien à voir avec ces prêts. Du coup, non seulement la valeur de ces titres boursiers baisse, mais en plus, les banques auprès desquelles ces fonds avaient acheté ces titres ont beaucoup moins d'argent d'un seul coup. C'est le quatrième domino.

Les banques concernées ayant beaucoup moins d'argent d'un seul coup, elles cherchent à se faire prêter de l'argent par d'autres banques : c'est quelque chose qui se fait tous les jours, et on appelle ça le marché interbancaire. Mais comme chaque banque ignore à quel point les autres banques ont des problèmes, toutes les banques se méfient les unes des autres, et refusent de se prêter de l'argent. Donc des banques de plus en plus nombreuses ont des problèmes de trésorerie. C'est le cinquième domino.

Si de nombreuses banques gardent des problèmes de trésorerie, c'est toute l'activité financière qui peut être endommagée. Donc les banques centrales (américaine et européenne, principalement) prêtent de l'argent aux banques concernées. Le but est de rétablir, à moyen terme, une situation stable. C'est le sixième domino.

Les acteurs boursiers dans leur ensemble ont besoin d'avoir toujours de l'argent frais de côté, pour ne pas être obligés de vendre des titres boursiers à chaque fois qu'un de leurs investisseurs veut reprendre l'argent qu'il a chez eux. Comme beaucoup de titres boursiers baissent, ils vendent : soit pour être sûrs de garder assez d'argent frais de côté, soit par panique. Et du coup, les titres boursiers continuent à baisser. C'est le septième domino.

Voilà pourquoi, au fil de cette crise financière, beaucoup de titres boursiers sont en baisse, beaucoup de banques ont des problèmes de trésorerie, et beaucoup d'acteurs boursiers vendent à tort et à travers. La bonne nouvelle, c'est que sauf catastrophe la situation devrait redevenir stable dans les prochaines semaines. La mauvaise, c'est qu'entre-temps tous ceux qui auront vendu des titres sans rapport avec le marché du crédit auront commis une erreur. La très mauvaise, c'est que de nombreux petits épargnants à qui des banques avaient vendu des « placements sûrs » vont être les dindons de la farce, comme toujours.

Thomas Guénolé
[ Ajouter un commentaire | commentaire(s) ]
Posté le 08/12/2010 à 11:37:14 (id:145966)
         1         
Valid XHTML 1.0 Transitional Valid CSS